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Les picous de l'Ajonc ( Chapitre 2 )
Chapitre 2

Mon grand oncle était coiffeur, son salon était situé en bordure de la route nationale 104 qui traversait le village, il s’accaparait une partie substantielle de la clientèle malgré la concurrence du salon voisin situé au cœur de la rue principale. Les deux "artistes" devaient gagner néanmoins leurs pitances car leurs commerces perdurèrent leurs vies durant.
Cependant deux coiffeurs pour sept cent cinquante habitants environ dames comprises bien entendu c’était beaucoup même pour l’entretien d’une année.Le village recensait donc peu de chevelus hommes, les crânes étaient souvent rasés en effet et quand il ne l'étaient pas ils arboraient un brushing tellement clair que les malheureux clients ne faisaient plus mystères des ourlets de leurs oreilles,leurs pavillons battraient froids l’hiver venu …
Leurs mines défaites ou réjouies sur le perron du salon après la coupe en disaient long sur leurs diagnostics contrastés et pour certains leur prenaient-ils l’envie de raser à leurs tours les murs des ruelles du village que nous n'en étions jamais surpris !!

Le jeudi c’était mon tour, mon grand oncle serait intransigeant et les clameurs portées depuis la place de l’autre côté de la route ne le perturberait guère. J’attendais sans broncher assis sur la chaise en bois, le torse dressé tel un piquet mon tour de tour d’oreilles.
Il viendrait tôt ou tard plutôt tard du reste et avant que la tondeuse ne se mette à vrombir sur mes fontanelles trois ou quatre clients m'auraient déjà précédé.
Le jeudi après-midi de coupe était une espèce de jeudi perdu , les jeux seraient courts et les émotions du jour seraient contenues autour des seules observations des rituels un peu étranges de la coupe aux ciseaux et de la barbe .
J’étais heureux de ne pas être encore un homme en somme, car la lame tranchante de l’imposant rasoir m’effrayait un peu, au contact des poils drus elle crissait étrangement et sans la moindre rémission guidée par une main experte, elle marquait sillon après sillon sur le visage des barbus l’empreinte de leurs nouvelles virginités.

Le salon de coiffure était sobrement agencé, les deux fauteuils en cuir rouge destinés au confort des séants de ces messieurs agrémentaient le décor, quelques vaporisateurs aux verres épais surmontés d'une poire géante étaient alignés sur la tablette en marbre de la vitrine, et de jolies gravures publicitaires étaient fixées au mur.
Roja Net, Vitapointe, Pento, Forvil en constituaient les fleurons et se mêlait aux modèles masculins dessinés au fusain, le visage gracieux, d’une jolie femme !!

Mon tour venu marquait indiquait le moment de décontraction que mon grand oncle attendait , cependant assez vite un signe convenu dont je connaissait parfaitement l’usage intimait diligemment mon tour de contribution , je m’avançais donc et m’aidant du marchepied je me hissais sur l’un des fauteuils du salon .
Les échos de quelques pétarades indistinctes traversaient les murs épais, mes petits camarades s’impatientaient qui dès la minute présente évaluaient avec justesse le temps qui leur faudrait encore attendre avant que nous ne repartions ensemble au sable noir le crassier des mines le plus arboré. Nous y trouvions fréquemment des mues dépouilles de quelques vipères couleuvres ou autres hannetons que nous consignions dans une grosse boite métallique, propriété commune soigneusement préservée et toujours entreposée sur place.
Après la tondeuse électrique et son lancinant ronron, une fois terminée la coupe experte aux ciseaux, rasé aussi le court duvet de mes tempes, j’envisageais alors en réprimant discrètement mes premières impatiences l’heure de la délivrance, les oreilles largement dégagées en alerte et fin prêt pour négocier au mieux la descente périlleuse depuis le fauteuil où j‘étais encore juché.

Tonton Firmin puisque c’est ainsi que je le nommais, tenait dans le couloir de sa maison, vaste vestibule qui conduisait aussi aux étages, une bicyclette aux accessoires endémiques qu’il utilisait peu et qu’il me laissait enfourcher le temps de deux ou trois trajets entre le village et le pont de Mure.
Cette permission était un cadeau, une bonté qu’il m’accordait car il savait l’extraordinaire moment de bonheur que cette escapade vélocipédique me permettait de vivre, et malgré ses airs bourrus j’en déduisais définitivement que mon tonton était un brave homme.

Tata Angéline une sainte femme, mon grand oncle veuf de sa première femme avait épousé Angéline une couxoise, une femme de tempérament, de bonté, une femme de classe.
Elle s’occupait des dames, la surface dévolue à la gente féminine était un peu plus étroite mais suffisamment équipée, fauteuils profonds, séchoirs à cheveux sur roulettes très richement carrossés et tous les accessoires nécessaires.
La bonne humeur était gratuite et les sujets de conversation interchangeables, ils variaient au gré des humeurs ou des moyens de la clientèle, ma grand tante était une intellectuelle discrète pour autant que je me souvienne, elle ne manquait jamais d’a propos et ravissait la clientèle par son brillant éclectisme et sa gentillesse.

Ses mains attiraient mon attention de gamin,le bout de ses doigts surtout, je ne connaissais pas au moment de ces observations l’effet ravageur des produits de teinture sur l’épiderme et ses conséquences, et il me fallu bien du temps pour oser m’enquérir auprès de mon oncle de la raison de ces taches aux couleurs indécises.
Le commerce était florissant et la décennie 1950 1960 que j’observais du haut de mes quelques pommes leur donnait du travail plus qu’ils ne pouvaient en prendre. Il m’arrivait de flâner un peu rêveur le samedi matin parmi les dames en évitant de créer la moindre gène, un peu étourdi par les effluves capiteux mêlés d’odeurs de brillantines et de parfums.
Tata Angéline m’aimait bien je veux dire beaucoup, il m’est souvent arrivé de préférer sa compagnie à celles de mes copains trop bruyants et souvent trop intrépides à mon goût.
Je prétextais quelques infortunes et passais ainsi du temps à ses côtés assis sur la chaise près du recoin de l’escalier, elle me pressait de questions en rapport avec mes jeux de gamin, m’encourageait de toujours rester brave et obéissant, et immanquablement finissait par tirer d’une boite métallique richement décorée une barre de chocolat Cémoi qu’elle glissait affectueusement dans ma menotte.
Tonton Firmin louait à Flossac une parcelle de vigne d’un demi are environ, elle était à vocation ornementale mais les muscats et les passerilles raisins délicieux qui abondaient sur ses sarments débordaient de graines juteuses et charnues et il était à la fin du mois de septembre une cueillette familiale que l’on aurait pu baptiser comme une vendange.
Un magnifique et interminable treillage traversait la vigne sur sa longueur et bien que ne les ayant jamais vécus j’essaie encore de me remémorer à l’aide de souvenirs inventés les banquets joyeux et les ripailles festives bruyantes des étés torrides d’antan que l’épaisse vigne en cerceau devait apaiser d’une ombre bienveillante.
Mon grand oncle montait à Flossac à vélo ou à pied, le raidillon était sévère, mais il se pouvait qu’une charge plus lourde lui imposa d’utiliser son automobile.
Il en changeait souvent, je me souviens de sa Rosalie et je me régale encore du souvenir de sa Celtaquatre, magnifique quatre portes rieuse équipée de jantes jaunes assorties au jaune du tableau de bord, compteur de vitesse dans l’axe exact du volant, coffre joliment bombé, et sur les sièges de laquelle je me noyais un peu dans leurs profondeurs.

Les réalités de cette époque valaient tous mes rêves présents et que la montée vers Flossac soit faite à vélo, à pied ou plus rapidement franchie en berline noire les parfums et les plaisirs étaient toujours les mêmes, solaires et enthousiasmants.

Au rez de chaussée la maison de l’oncle était agencée sur une espèce d’enfilade de pièces salons de coiffure compris.
La salle à manger qui suivait était à mes yeux le joyau de la maison , solennelle et douillette à la fois , elle présentait un magnifique banjo pendu au mur du fond qui appartenait à mon grand-père , un carillon Westminster en chêne massit période Art déco accroché sur le mur adjacent , carillon aux sonorités d’une pureté exceptionnelle qui sonnait également pour marquer les quarts et les demies heures , et qui me renvoyait vers quelques promenades étranges dont je pressentais déjà le grand éloignement .

Cette salle à manger fut le lieu d’un Noël inoubliable qui rassembla en cette année 1954 la famille à laquelle s’était jointe celle de Marseille. Ce Noël ne m’était pas particulièrement destinée, mes cousines et cousins les enfants de mon grand oncle étaient si je puis dire prioritaires, cependant mon prénom « Noël », mon anniversaire fêté le 25 décembre, mon statut de poucet, constituaient une sorte d’avantage il me donnaient souvent l’exclusivité des attentions et des petites célébrations.
Cette année là le Père Noël fut physiquement présent, il fit une entrée « sacerdotale » par la porte de la salle à manger et je ressentis des sentiments mêlés de frayeur et de curiosité puis une saisissante et incroyable joie intérieure.
Il fit un tour de table en sollicitant chacun des convives, caressa les joues des enfants, bougonna quelques mots étouffés dans sa volumineuse barbe et nous gratifia pendant une dizaine de minutes de sa précieuse présence.
Tonton Firmin ce soir là s’était glissé dans le costume du Père Noël et pas un des enfants et nous étions nombreux ne se rendit compte de son absence autour de la table des convives !!
 
 
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