Simon Meyer, l’ami d’enfance. Ils se sont connus sur les bancs de l’école du quartier. Il la défendait lorsqu’un garçon tirait ses longues tresses dans la cour de récréation. Il passait beaucoup de temps ensemble, à jouer aux billes devant la boutique de ses parents, au chevalier et à la princesse dans le grenier, à chat perché dans le square. Que de souvenirs !
Elle a tant pleuré lorsqu’il est parti vivre en Allemagne avec ses parents en 1920. Son père, fonctionnaire au quai d’Orsay, avait obtenu un poste important à l’ambassade de France à Berlin. Elle avait onze ans, lui en avait quinze. Il est devenu un éminent médecin à Munich.
- Je ne pensais pas que me revoir te ferait un tel effet ma petit Gaby ! Dit Simon en la serrant dans ses bras.
- Oh Simon… Mon ami Simon. Comme je suis heureuse de te voir ! Répond Gabrielle, émue.
- Je le suis également, ma belle !
- Que fais-tu ici ? Enfin, je veux dire, que fais-tu en Argentine ? Demande Gabrielle en lui prenant les mains.
- C’est bien compliqué. Répond Simon dans un soupir.
- Installes-toi confortablement ! Je vais faire préparer du café, ensuite je veux tout savoir !
- D’accord.
- Je reviens de suite ! Dit Gabrielle avant de se rendre à l’office.
Elle revient après quelques minutes. Elle s’installe sur le sofa, à côté de Simon.
- Dis-moi tout mon ami !
- Tu sais ce qui se passe en Allemagne depuis l’arrivée du chancelier Hitler au pouvoir en 1933.
- Oui.
- Bien que je sois français, je me suis retrouvé dans l’impossibilité d’exercer la médecine étant donné que je suis de religion juive.
- C’est accablant. Répond Gabrielle, tristement.
- Malheureusement, oui ! J’ai donc quitté l’Allemagne, il y a quelques semaines pour Paris. Comme j’étais un peu perdu, je me suis rendu dans le quartier de mon enfance, histoire d’y croiser des personnes que j’avais connues autrefois. Ton père balayait devant sa boutique. Je suis allé le saluer. Il m’a invité à prendre le thé, j’ai accepté. Ta mère cuisinait son fameux chou farci dans la cuisine. J’ai demandé de tes nouvelles bien entendu. Ils m’ont dit que tu étais partie t’installer en Argentine. Je n’avais nulle part où aller, mes parents sont décédés, alors je me suis dit : pourquoi pas ? J’ai pris le premier bateau en partance pour Buenos-Aires et me voilà !
- Mes parents me manquent beaucoup… Comment vont-ils ?
- Ils vont bien. Tu leur manques aussi. Ils m’ont dit que tu leur as proposé de te rejoindre.
- En effet, mais je ne pense pas qu’ils feront le voyage à mon grand regret.
Un silence.
- J’ai appris pour tes parents. Ils ont trouvé la mort dans la catastrophe du «Hindenburg» en mai 1937 à New-York. Un mois avant l’accident d’automobile qui a coûté la vie à Marc. Reprend Gabrielle.
- C’est bien cela. Répond Simon, de la tristesse dans la voix.
- Ta jeune sœur Christina, où est-elle ? Interroge Gabrielle.
- Oh, Elle vit à Alger avec son mari et ses trois enfants. Ils possèdent une société d’import-export spécialisée dans le commerce des agrumes. N’ayant pas beaucoup d’affinités avec mon beau-frère, je n’ai jamais envisagé d’y aller !
- Quoi qu’il en soit, je suis ravie que tu sois ici ! Tu m’as manqué depuis notre dernière rencontre à Biarritz en juillet 1933 !
- Je m’en souviens… L’hôtel du Palais… Lys Gauty… «Le chaland qui passe»… Dit Simon, nostalgique.
- J’avais bu trop de champagne ! Je suis rentrée à l’aube, Marc était furieux ! Répond Gabrielle en étouffant un petit rire.
- J’imagine. Il n’était pas homme à plaisanter ! Répond Simon.
- Oh non !
- Et toi, comment vas-tu ma belle ? Demande Simon.
- Oh… Je suis tombée amoureuse. Soupir Gabrielle.
- Amoureuse ?
- Oui. Il s’appelle Lorenzo Etchegaray, j’ai fait sa connaissance à Buenos-Aires à mon arrivée. Il se trouve qu’il est le fils des propriétaires de l’estancia voisine. Enfin la plus proche. Ici on ne calcule pas en kilomètres mais en heures.
- C’est formidable Gabrielle ! S’exclame Simon.
- Je le croyais également jusqu’à ce que j’apprenne qu’il est fiancé.
- Comment ça ?
- Je suis partie tôt se matin pour la «Cruz del Sur», je voulais lui faire la surprise. Je suis tombée au beau milieu d’un week-end de fiançailles, les siennes, avec la fille du señor Ortiz.
- Ortiz. Oswaldo Ortiz ? Interroge Simon.
- Oui ?! Répond Gabrielle, interrogative.
- Sais-tu qui c’est ?
- Je sais qu’il est dans les affaires et qu’il est fortuné, c’est tout !
- C’est le magnat du cuivre en Argentine !
- Alors je comprends. Répond Gabrielle, lucide.
- Un mariage d’intérêt ? Interroge Simon.
- J’en suis persuadée. Ce que je ne comprends pas, c’est que Lorenzo, qui est un garçon sensé, accepte ce mariage arrangé sans rien dire ! S’étonne Gabrielle.
- C’est une coutume ancrée dans les mœurs sud-américaine, tu sais. Répond Simon en lui prenant la main.
- Je m’en moque bien ! C’est fille, Inès Ortiz n’est même pas jolie ! Si elle était intelligente et cultivée encore, mais non, elle est stupide et prétentieuse ! S’emporte Gabrielle.
- Tu es amoureuse à ce point ? Demande Simon.
- Oui. Tu me connais Simon. Tu sais que j’aimais Marc même si ce n’était pas toujours simple de vivre avec lui, mais Lorenzo, c’est… Je ne sais comment dire. C’est spécial !
- Oh, tu n’es pas en train de me dire que… ? S’inquiète Simon.
- Que nous avons «couché» ensemble ?
- Oui…
- Et bien oui ! Pas qu’une fois en plus !
- Alors là tu m’épates ma belle ! Répond Simon, ébahi.
- Je me suis comportée comme une «midinette», j’en suis consciente, mais cela m’est égal !
- Que comptes-tu faire ? Interroge Simon.
- As-tu quelque chose de prévu les jours prochains ? Demande-t-elle avec un sourire réjoui.
- Non. Répond-t-il, perplexe.
- Formidable ! Je vais lui donner une petite leçon et tu vas m’y aider. S’exclame Gabrielle, jubilatoire.
Elle décroche le téléphone posé sur la tablette près du sofa. Simon est si stupéfait par l’assurance de la jeune femme, qu’il reste muet.
- Mademoiselle, passez-moi la «Cruz del Sur», por favor !
À suivre… |