Simon conduit la Ford Sedan en direction de consulat américain. Gabrielle est à ses côtés. La circulation est dense sur les grandes artères longilignes de la ville nouvelle. Il tapote nerveusement sur le volant, agacé par la lenteur de la progression. Gabrielle paraît soucieuse.
- Tu vas bien Gaby ? Demande Simon.
- Oui. Répond-t-elle.
- Tu sembles ailleurs.
- Je me demande qui se cache derrière cette mascarade.
- À propos de Sybil Baker ?
- Oui. Je me dis, après y avoir réfléchi que, bien que Sybil ait des griefs envers moi, je la crois incapable de pointer une arme sur quelqu’un. D’ailleurs, quand tu m’as appris l’état dans lequel elle se trouvait ce matin, je me suis dit qu’il était impossible qu’elle soit en ville ! Répond-t-elle, perspicace.
- Ou alors c’est une excellente simulatrice !
- C’est une possibilité mais je t’avoue que cela me laisse perplexe.
- Tu penses qu’il s’agit de cette Elke/Esther, je suppose.
- J’ai de fortes présomptions comme je te l’ai déjà dit. Sybil Baker ne doit être qu’un maillon du complot, instrumentalisé par cette fille. Pourtant, je ne pense pas qu’elle agisse simplement dans un but personnel. Je ne sais pas ce qui la motive, mais je vais chercher dans cette voie.
- Je t’ai déjà mis en garde contre elle, Gaby. Tu sais que ces gens là non aucun scrupules !
- Je le sais. Ne sois pas inquiet, Simon. Puis, tu es là pour veiller sur moi ?! Répond-t-elle, cajoleuse.
Les abords de l’hôtel grouillent d’une foule hétéroclite. Il y a même quelques journalistes en mal d’informations et des photographes, appareil en bandoulière, qui attendent adossés à leur véhicule.
- Oh, non ! La presse locale est à l’affût. S’exclame Gabrielle en les apercevant.
- Il fallait s’y attendre ! Répond Simon.
- Je n’ai absolument pas envie de les voir !
- Je vais me garer du côté de l’entrée du personnel, nous pourrons regagner nos chambres sans être vus.
L’automobile pénètre dans la cour de service de l’hôtel. Apparemment, aucun journaliste ni photographes ne s’y trouvent. Simon se gare près d’une petite porte donnant accès à la lingerie.
Simon descend le premier, vérifie que la voie est bien libre, puis contourne la voiture par l’arrière pour ouvrir la portière. Gabrielle sort diligemment et pénètre dans l’hôtel.
À l’intérieur, tout deux s’appuient contre la porte, puis éclatent de rire.
- Que ne faut-il pas faire pour échapper à la presse ! Dit Simon.
- Jamais je n’aurai imaginé faire cela un jour. J’ai l’impression de jouer dans un film. Répond Gabrielle qui rit encore.
- Je vais aller voir Jett. On se retrouve pour le dîner ?
- Passes me prendre vers 19h30. J’espère que nous aurons eu des nouvelles de Sybil d’ici là !
- Je ne comprends pas pourquoi l’inspecteur Méndez a refusé que nous la voyions au commissariat.
- Il croit tenir son suspect, voilà tout !
- À tout à l’heure ma belle !
- À tout à l’heure Simon ! Je passe prendre ma clé à la réception, puis je me glisse dans un bain moussant. J’ai besoin de me détendre…
Gabrielle se dirige vers l’ascenseur afin de rejoindre sa suite, quand le responsable de la réception l’interpelle.
- Señora Mornay, por favor !
- Oui Miguel ?
- Pardonnez-moi de vous déranger. Il y a oun señor qui vous attend dans le salon panoramique.
- Qui est-ce ? Demande-t-elle, intriguée.
- Il a laissé ceci pour vous. Répond-t-il en lui tendant une carte de visite.
- Je vous remercie Miguel. Répond-t-elle en prenant le bristol.
Gabrielle lit : Madame Mornay, je me nomme Frantz Henssler, je suis un ami de votre défunt mari, j’ai appris votre présence dans cet hôtel et je souhaiterai vous rencontrer . Mes cordiales salutations F.H.
Ce nom ne m’évoque absolument rien, se dit-elle. Marc m’a présenté tellement de monde au cours des réceptions, des dîners et autres voyages que je n’ai vu qu’une fois ou deux et dont j’ai oublié le nom.
En arrivant à l’entrée du salon, Gabrielle, cherche du regard parmi les clients qui sont installés sur les fauteuils et les sofas.
- Vous cherchez quelqu’un ? Demande un majordome.
- Monsieur Henssler, s’il vous plait. Répond-t-elle avec un sourire.
- Vous êtes la señora Mornay, je présume ?
- Oui.
- Il vous attend. Je vous accompagne à sa table. Suivez-moi, je vous prie.
Gabrielle suit le majordome qui se dirige vers une table près de l’immense baie vitrée. Un homme, assis de dos, lit un journal en fumant un cigare.
- Señor Henssler. La señora Mornay est arrivée. Dit Le majordome.
L’homme pose son journal sur la table, son cigare dans le cendrier de cristal, puis se lève.
- Frau Mornay, je suis enchanté de faire votre connaissance. Dit-il en s’inclinant pour baiser sa main gantée.
- Monsieur Henssler. Répond Gabrielle en inclinant gracieusement la tête.
- Marc m’avait vanté votre beauté ainsi que votre élégance, mais je me rends compte qu’il était en dessous de la vérité.
- Vous me gênez monsieur Henssler. Répond-t-elle, circonspecte.
Cet homme est obséquieux. Mon intuition me conseille la plus grande des prudences. Son affabilité est suspecte, se dit-elle.
- J’ai appris votre présence en ce lieu par ce qui est arrivé ce matin sur l’avenida de l’independencia. J’espère que votre ami se porte bien ?
- La blessure est superficielle. Il est sous le choc mais il va bien, il se repose dans sa chambre.
- Nous vivons une époque trouble. Qui peut bien lui en vouloir ?
- Je n’en sais absolument rien. Une enquête est en cours, je ne peux rien dire de plus. Répond-t-elle, discrète.
- Je comprends.
- Vous souhaitiez me rencontrer à quel propos ? Demande-t-elle, curieuse.
- Sachez que, quoi qu’il en soit, si je n’avais appris votre présence ici, je serai venu vous voir dans votre propriété. Je dois vous entretenir d’un sujet qui me tient à cœur mais délicat.
- Vous m’intriguez monsieur.
- J’ai une société de courtage à Zurich. Marc était un des mes clients avant que nous sympathisions. Je suis également le président d’une fondation qui vient en aide aux enfants juifs. Vous n’êtes pas sans ignorer ce qui se passe en Europe. Nous avons besoin de fonds pour financer nos actions. Il se trouve qu’avant sa disparition, Marc m’avait promis de me faire don de tableaux qu’il avait acquis récemment afin de les mettre aux enchères chez Sotheby's à Londres. Vous voyez ce dont il s’agit ?
- En effet, Marc avait acheté quatre tableaux peu de temps avant son accident.
- Deux Rembrandt, un Degas et un Ingres.
- C’est cela. Ces toiles valent une fortune monsieur Henssler. Répond Gabrielle, sans ciller.
- J’en ai conscience. Vous comprenez que l’argent de leur vente est primordial pour mener à bien notre action.
- Marc m’avait demandé de veiller sur ces chefs-d’œuvre s’il lui arrivait quelque chose. Prémonitoire, n’est-ce pas ?
- Malheureusement.
- Je ne peux prendre une décision à la légère, même si votre démarche est noble. Marc ne n’avait pas entretenu de cette décision.
- Je comprends, ma chère.
- Je vous promets que je vais y réfléchir. Je vous ferai part de mon intention dès que j’aurai pris une décision. Vous séjournez ici quelque temps encore ?
- Une semaine environ. J’ai quelques affaires à régler.
- J’y serai également une semaine. Répond Gabrielle en se levant.
- Prenez votre temps. Vous êtes une femme de cœur, j’ai confiance en votre choix. Dit-il en se levant à son tour.
- Au revoir monsieur Henssler.
- Au revoir frau Mornay. Je vous souhaite un agréable séjour.
Gabrielle quitte le salon. Avant de rejoindre ses appartements, elle fait un détour par la suite de Simon. Elle frappe à la porte.
- Tu es là Simon ?
- Oui. Entres ma belle !
- Je viens de faire une rencontre pour le moins surprenante ! Dit-elle en se laissant tomber sur le sofa.
- Ah bon ?
- Un ami de Marc. Un certain Frantz Henssler.
- Tu le connais ?
- Absolument pas ! C’est la première fois que je le rencontre, mais je ne saurai dire pour quoi, je trouve cet homme étrange. Sa voix ne m’est pas inconnue. Sous ses airs affables, je subodore quelque chose qui n’est pas clair. Répond Gabrielle, soupçonneuse.
À suivre… |